SYRIE. “Il est urgent de discuter de la transition démocratique”

Le Nouvel Observateur

Publié le 28-03-2014 à 17h13 |

Pour Radwan Ziadeh, chargé de la Justice transitionnelle au sein du gouvernement de l’opposition, “seule la victoire militaire amènera la paix”. Interview.
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Le Dr Radwan Ziadeh est chargé, dans le gouvernement provisoire syrien, du dossier de la Justice transitionnelle. Originaire de Daraya, ce chercheur en Sciences sociales et militant syrien pour la défense des droits de l’Homme de longue date, est directeur du Syrian Center for Political and Strategic Studies (SCPSS) à Washington (DC). Il était de passage à Paris pour présenter au Quai d’Orsay la feuille de route pour le changement démocratique en Syrie, document qui résume la vision de l’opposition syrienne sur la transition politique dans le pays. Interview.

Vous êtes à Paris pour présenter aux autorités françaises la feuille de route pour le changement démocratique en Syrie. Que dit ce texte ? Quelle est son importance ?

– Cette plateforme est issue du travail collectif de 300 leaders syriens, de leaders, également, de l’Armée libre syrienne, d’activistes de la société civile. On accuse parfois l’opposition syrienne de n’avoir pas de vision commune pour le futur de notre pays. C’est évidemment faux. Il s’agit ici de la vision d’une opposition unifiée. Nous devons aller étape par étape jusqu’à l’écriture de la loi constitutionnelle, de la loi électorale, et la constitution de partis politiques. C’est la base de ce pour quoi nous nous battons : la démocratie, des droits en plus et le progrès économique. C’est ce qui ressort de cette feuille de route.

Plusieurs personnalités de la feuille de route pour une transition ont accepté de faire partie de la délégation à Genève. Mais il n’y a eu là aucune négociation, seulement des cris de la délégation d’Assad contre l’opposition. Nous constatons que seule la victoire militaire amènera la paix. Mais pour que l’issue soit positive, il nous faut réfléchir dès maintenant au futur que nous souhaitons pour les Syriens.

Il est urgent de discuter de la transition. Nous n’avons pas de procédure politique en Syrie malheureusement, mais seulement le régime d’Assad et sa machine de mort. Et le faire tomber est très difficile. Tout le monde croit dans un avenir démocratique avec davantage de droits. C’est ce que nous défendons au travers de notre démarche.

Comment vous situez-vous par rapport à la Coalition nationale syrienne ?

– Nous avons commencé ce travail avant que la Coalition ne voit le jour. Aujourd’hui, la Coalition nationale syrienne participe à notre direction. Et lorsque nous avons présenté cette feuille de route pour la première fois, la Coalition l’a endossée puis l’a adoptée lors d’une réunion de l’Assemblée. Nous avons un accord avec le gouvernement provisoire afin qu’il mette en oeuvre ce projet.

Vous avez bien sûr besoin de ressources financières pour mener à bien votre projet. D’où proviennent vos fonds ?

– La plus grande partie de notre support financier vient de l’Union européenne. Nous avons aussi une aide juridique de la part de l’institution, aide précieuse pour la rédaction de la feuille de route. Nous bénéficions aussi du soutien non négligeable de l’organisation canadienne IDRC, mais aussi d’hommes d’affaires syriens qui croient dans nos valeurs et essayent de convaincre d’autres personnalités arabes de participer également.

Penser à construire une Syrie démocratique à l’issue de cette guerre est évidemment important mais le plus urgent n’est-il pas d’arrêter les massacres ?

– Le plus urgent est évidemment de stopper la machine à tuer d’Assad mais il est aussi très important d’avoir un processus politique pour une transition démocratique. C’est pour cela que nous travaillons avec les Occidentaux en vue de sanctions par exemple, ou que nous avons même essayé de négocier. Mais la seule voie qu’Assad connaît, c’est la voie des armes et les gouvernements occidentaux devraient le comprendre. Ils ont eu l’opportunité, après l’utilisation par le régime d’armes chimiques, d’employer la manière forte. Des pays comme la France et les Etats-Unis ont menacé contre le régime. Malheureusement, cette fenêtre de tir s’est refermée avec l’accord négocié par Assad pour la destruction de ses armes chimiques, sous supervision américano-russe.

Mais les massacres ont continué, preuve que les Occidentaux doivent comprendre que la force est le seul langage qu’Assad comprenne.

Comment faire plier Bachar al-Assad, selon vous ?

– 70% des victimes sont tuées par l’aviation. Réduire à zéro l’aviation d’Assad est la seule voie pour arrêter les massacres. Pendant les sept jours de négociation de Genève, l’aviation d’Assad a jeté 186 barils de TNT sur Alep, rendant la vie sur place tout bonnement impossible. Le nombre de réfugiés arrivant à la frontière turque a explosé, venant d’Alep, en raison de cet usage indiscriminé de la violence contre les populations civiles. Nous avons besoin d’aide pour l’établissement d’une zone d’exclusion aérienne, nous avons besoin de missiles antiaérien…

Nous devons bien sûr penser à notre futur politique mais aussi humanitaire. Instaurer une no-fly-zone ou nous fournir des armes n’est pas une question militaire mais surtout une question humanitaire. Quand des organisations humanitaires me demandent ce qu’elles peuvent faire de plus pour nous aujourd’hui, je leur demande des armes anti-aériennes. C’est la meilleure façon de mettre un terme à cette tragédie.

La présence de groupes liés de près ou de loin à al-Qaïda parmi les combattants a rendu la livraison d’armes plus délicate pour les Occidentaux. Des groupes que rejoignent aussi des ressortissants de nos pays pour combattre sur place…

– Les Français et les Britanniques ont fait lever l’embargo européen sur les armes à destination de la Syrie, rien ne s’oppose donc au fait qu’ils puissent nous aider par ce biais. Mais pourtant cette aide ne s’est toujours pas matérialisée.

Quant à l’Etat islamique en Irak et au Levant dont vous parlez, nous les combattons aussi. Nous avons aujourd’hui deux fronts en Syrie : contre le régime et contre l’EIIL.

Enfin, sachez que si nous avons besoin d’argent, d’aide humanitaire, militaire, nous ne manquons pas de combattants. Nous n’avons pas besoin que de jeunes étrangers viennent mourir en Syrie. D’autant que ces jeunes rejoignent les rangs d’al-Qaïda et deviennent un danger. Je sais que, pour la France, la Belgique et d’autres encore, ces départs sont un vrai problème.

Propos recueillis Céline Lussato, jeudi 27 mars – Le Nouvel Observateur